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Confiné à Wuhan

par François Picard

Vendredi 22 mai 2020
François PICARD, Confiné au conservatoire de musique de Wuhan : une expérience de recherche musicale,

séance à distance, lien fourni sur demande

Étudiant étranger boursier au Conservatoire de musique de Shanghai, je profite d’un séjour de collectage organisé pour me rendre avec d’autres étudiants étrangers au Zhejiang, y compris dans un village interdit aux étrangers, mais nous sommes dûment encadrés et autorisés. Nous pouvons en particulier rencontrer, enregistrer et interviewer un musicien aveugle, Zhao Shaoyan 邵孝衍, joueur de vièle, de flûte et chanteur de ballades. De là, une simple recommandation de Lin Youren 林友仁, joueur de qin à Li Yuxian 李禹贤, joueur de qin me permet de poursuivre jusqu’à Fuzhou, où je rencontre le grand spécialiste des musiques du Fujian, Liu Chunshu 刘春曙. Je veux poursuivre jusqu’à Quanzhou, berceau du nanguan 南管, et Li me recommande à Zhuang Rongpei 庄荣沛 dit Zhuang Zhuang 庄壮. Je suis merveilleusement accueilli et même invité à passer le Nouvel an dans sa famille. Il me présente à Miaolian 妙莲法師, l’abbé du temple bouddhique Kaiyuan si, qui m’autorise à enregistrer l’intégralité d’un rituel. Je vais, de nouveau seul, jusqu’à Zhangzhou où je peux enregistrer les peu connues ballades jin’ge 锦歌 chantées par Shi Yangquan 石扬泉 et de jeunes interprètes.

Quelques mois plus tard, en mai 1987, je désire profiter d’un voyage d’études organisé au Sichuan (chuanju, ballades), pour m’arrêter au retour à Wuhan, où se trouvent les carillons du marquis Yi de Zeng sur lesquels j’ai publié une étude. Ne bénéficiant pas de la fameuse lettre de recommandation (la responsable du waiban m’affirme qu’il n’y a pas de conservatoire de musique à Wuhan), je me retrouve confiné au Conservatoire de Wuhan le temps qu’il faut pour trouver quoi écrire sur le rapport de police. Je suis bien traité, mais n’ai aucune droit de sortir ou de communiquer à l’extérieur. Des musiciens et musicologues se relaient pour me faire la conversation, jusqu’à ce que l’un d’entre eux me dise : « Mais, Picard, tu ne jouerais pas de l’orgue à bouche dans un club de musique locale Soies et bambous les vendredis soirs ? avec un petit gros qui joue aussi du sheng ? Oui ? eh bien, c’est mon fils, il est professeur à l’école secondaire du conservatoire de musique de Shanghai, et on va donc dire que tu as voulu profiter des vacances pour rendre visite à son père. » Et me voici libéré. Accompagné par deux éminents chercheurs, j’arrive au musée, là où est conservé le fameux carillon. Le grand chercheur local, Feng Guangsheng 冯光生, m’accueille très chaleureusement. « Ah, Picard ! je te connais : j’ai lu ton article sur les carillons » — « Comment ça, tu lis le français ? » — « Mais non, mais il a été traduit par l’Institut de recherches musicales de l’Académie » — « Je pourrai le lire ? » — « Ah mais non, il est neibu 内部 (à usage interne) ».

En 2008 je fais partie des spécialistes étrangers invités à célébrer les 30 ans de la découverte du carillon. C’est là que je recueille un adage sur la collecte qu’il vaut mieux sans doute ne pas traduire.

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