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Séance du 14 mai 2014

Séminaire

compte-rendu par Yvonne Duong

• Annonces
Film Ustad Rahim (de John Baily) : projeté à Clignancourt mardi 20 mai de 16h à 18h, suivi d’un K-fé rencontre.
Colloque « Censorship and women’s resistance in the performing arts from continental Asia to insular Southeast Asia », les 22 et 23 mai.
Cf. travail de Tiziana Leucci, Julien Jugand sur la place des courtisanes, des professionnelles du chant et de la danse en Inde. Question de la représentation, de la place des femmes. C’est l’occasion de rencontrer des ethnomusicologues, mais également des historiens, des anthropologues du social, de la parenté, des spécialistes des gender studies…

CD : 3 enregistrements de John Baily. Les pays francophones (France, Suisse), ont été particulièrement importants dans la publication des enregistrements d’Afghanistan.
[John Baily a écrit à la fois l’article du Grove et de l’encyclopédie Garland sur l’Afghanistan.]
Afghanistan, Le rubâb de Hérat, Mohammad Rahim Khushnawaz, Archives internationales de musique populaire, VDE-699, 1993.
Afghanistan, Rubâb et Dutâr, Ocora, C560080, 1995.
La musique traditionnelle d’Herat, UNESCO, D8266, 1996.
ainsi que, de Veronica Doubleday avec John Baily :
Afghanistan, Musiciennes d’Hérat, Auvidis UNESCO, D8285, 2002

Remarque de FP : Suite à la défaite de 1975 des USA face au Vietnam, les Américains se sont vengés en interdisant que l’argent public soit dépensé pour des recherches en Asie. On est plutôt documenté sur le colonialisme, le post-colonialisme français et anglais, mais concernant les USA et son histoire, il y a très peu de choses.

Annonce de Michel Plisson : CD d’un musicien malgache : Kilema qui travaille avec Marc Chemillier, notamment sur la transcription automatique via l’informatique avec l’IRCAM. Ce musicien joue d’une cithare, et chante également.
Il y a un « groove malgache » [FP : mystérieux, ineffable (Jankelevitch)]
FP : Dans le travail que je fais avec Joëlle Côme sur la Réunion, on en arrive au point où, comme pour les Bulgares, les Turcs, il y a une description locale. Or le langage des musiciens est une analyse de la musique. Quand un accordéoniste joue de la musique de tango, il analyse la musique en la jouant, il nous propose son écoute.
Quand on écoute la musique de la Réunion, il y a des discours (G7, Dm-, etc.). Il y a un idiolecte, leur propre langage constitué de mots internationaux qui ne construit pas tout à fait un système, mais il y a des emprunts lexicaux. De même, quand les musiciens bulgares disent qu’il s’agit d’un « 15/16 », ce n’est pas ce qu’ils jouent, ni ce que nous ethnomusicologues pourrions dire ni comprendre.
Certaines musiques de la Réunion, de Madagascar résistent, beaucoup sont portées par des gens urbains, qui parlent plusieurs langues, et plusieurs langues musicales.
Importance du reggae dans les îles (sauf en Corse !), et du rap. Il y en a même à Versailles !

Luo Hua
Travaille sur le chant polyphonique dans le monde méditerranéen.
La manière dont elle a été accueillie par les Corses et les difficultés auxquelles elle a dû se confronter a choqué François Picard. Enjeu de terrain, d’ethnologie, de compréhension.

Michel Plisson : si le terrain est difficile, elle pourrait en changer, notamment aller en Italie (il évoque un CD de Fabrice Contri : Italie, Musique des Albanais de Calabre, AIMP CI / VDE 1340, 2011)
FP : Si le terrain est difficile, c’est bien, c’est signe que c’est le bon terrain. Mais s’ils ne veulent pas de vous, vous allez voir ailleurs. En même temps, ces résistances font partie du terrain.
Yohann Lopes : Mon terrain, c’est le Portugal, mais je travaille également depuis Paris.
FP : Luo Hoa est encore dans une approche du déplacement. La façon dont son image de la Corse s’était construite dans son esprit, puis comment elle s’est brisée, puis reconstruite, fait partie de l’expérience.
Bruno Messina : L’accueil en Sardaigne sera le même qu’en Corse. Il y a des moments culturels qui les ont rendus extrêmement susceptibles (Lortat-Jacob, film de … ?) Ce sont des cultures encore marquées par le machisme, et un regard défavorbale envers l’Asie.
MP : Si tu rencontres quelqu’un qui t’ouvre son réseau, tu risques d’être enfermée dans ce réseau.
FP : [Une célèbre ethnomusicologue] s’est faite adopter par la mauvaise personne, qui s’est servie d’elle pour obtenir du prestige, des relations, une renommée musicale à laquelle elle ne pouvait pas prétendre. L’ethnologie est une science pratiquée par une personne, chaque ethnologue raconte sa propre expérience, deux ethnologues qui sont sur le même terrain ne raconteront pas la même chose. En France, contrairement aux Etats-Unis, on ne fait pas beaucoup la déconstruction du terrain.

• Bruno Messina
Professeur d’ethnomusicologie au CNSMDP
Directeur du Festival Berlioz et d’un établissement de coopération culturelle dans le Dauphiné.
Doctorant
A introduit dans le champ des études ethnomusicologiques en France une thématique très actuelle : paysage sonore, musique et environnement. Reprend le thème « musique et société », musique dans son contexte.
Il a travaillé sur les marchands ambulants de Java Cf. Olivier Féraud sur les marchands à Naples.
Déplacer l’idée d’une musique et l’environnement vers le sonore, ce qui permet le bouleversement par rapport au schéma de Molino-Nattiez (production / réception / niveau neutre) : position que FP trouve très chinoise.
Berlioz, à travers l’invention du festival, de l’industrie, la position de critique (celui qui n’est pas producteur de musique, mais qui gagne sa vie en écrivant sur ce que produisent les autres)

[FP : Mireille Helffer, métaphore de la petite souris qui ne gêne pas, employée dans son article « Quand le terrain est un monastère bouddhique tibétain ». Cahiers d’ethnomusicologie (8), 1995, p. 69 84. Or la petite souris gêne, alors que le gros chat ne gêne pas.]

Paysage sonore : on peut totalement reconsidérer un compositeur et son temps.
J’ai eu la responsabilité du festival Berlioz, j’ai été frappé par ce personnage iconoclaste, grand compositeur, grand orchestrateur, père sans le savoir de l’école russe, totalement incompris en France mais adoré en Allemagne, immense critique, a énormément écrit. Peut-être le plus grand chef d’orchestre de son temps (à travers des traces de musiciens : nul ne connaît les symphonies de Beethoven mieux que lui, nul ne les dirige mieux que lui). Non parisien, non pianiste : très rare au XIXe siècle en France (joue d’abord du flageolet, puis de la flûte traversière en bois, puis de la guitare).
Rémy Campos questionne l’histoire de la musique qui s’écrit en fonction des académies… La première biographie de Berlioz n’est guère différente de la dernière, deux siècles après.
BM conteste l’idée que Berlioz est un génie provincial, qui, arrivant à Paris écoute l’opéra et écrit quelques années après la Symphonie fantastique.

Micro-histoire (Carlo Ginzburg) : la majorité de l’histoire, ce n’est pas l’histoire des grands, mais des anonymes. Cf. Alain Corbin, Les cloches de la terre : paysage sonore et culture sensible dans les campagnes au XIXe siècle, Flammarion « Champs », 1994.
Remettons Berlioz avant sa célébrité, reconstituons sa vie avant qu’il n’arrive à Paris, ce que les biographes n’évoquent jamais.

Pour Bruno Messina, la Symphonie fantastique est dauphinoise.
Approche ethnomusicologique : en ethnomusicologie, on s’intéresse aux lettres à la famille plutôt qu’une lettre à Wagner. Reconstitution des mouvements de la Fantastique :

1) Rêveries-Passions : père de Berlioz libidineux, devient opiomane. Il ne commande plus de l’opium pour ses malades, mais pour lui-même.
2) Bal : Berlioz va très peu danser à Paris. Il va à l’opéra, au théâtre, ils s’ennuie aux bals parisiens où on danse moins qu’à la Côte-Saint-André.
3) Scène aux champs : la seule que les musicologues ne contestent pas. Appel qu’on retrouve chez les bergers suisses (au hautbois, au cor anglais. Berlioz ne vit pas de la composition, mais il est critique, et s’occupe surtout de sa ferme.
4) Marche au supplice : Image du supplicié : Mandrin
Du balcon de sa chambre, Berlioz peut voir le village de Mandrin (contrebandier, équivalent du Robin des Bois français). Au XVIIIe siècle, il s’en prend aux fermiers généraux. Quand on était appelé à servir l’armée, on avait le droit d’en être exempté si on dénonçait un déserteur. La délation était largement répandue dans le campagne. Le frère de Mandrin, déserteur, tue les personnes qui voulaient le dénoncer, et se fait pendre. Mandrin va ainsi débuter sa rébellion, lève une armée de 1500 contrebandiers et met à genoux les Fermiers généraux, devient très important dans l’imaginaire local. Il est connu pour quelqu’un qui ne vole pas les pauvres, mais uniquement les Fermiers généraux. Il a été arrêté et supplicié, mais il n’a pas poussé un seul cri, ce qui fait qu’il est resté célèbre dans le voisinage.
Entre la mort de Mandrin et la naissance de Berlioz, il y a 50 ans. Dans le fonds Mandrin, parmi les procès de Mandrin, il y a un procès avec un certain Monsieur Berlioz (le grand-père de Berlioz)
Berlioz demande non pas des cloches d’orchestre, mais des cloches d’église.

5) Songe d’une nuit de Sabbat : Sabbat largement pratiqué dans le Dauphiné. Le père de Berlioz est un sorcier, qui a des recettes…
Arnold van Gennep
Procès en sorcellerie dans le village de Mandrin. Sabbats de sorcière très présents dans le Dauphiné.

Dans le Dauphiné : « attention, le roi Hérode va venir si t’es pas sage »
Or dans l’Enfance du Christ, le premier mouvement est consacré au roi Hérode

Berlioz dit que sa musique est autobiographique. Berlioz écrit parce qu’il est amoureux. (cf. son amour pour Estelle quand il a 12 ans, et compose une mélodie pour Estelle, qui devient l’idée fixe de la Symphonie fantastique)
« Ma vie est un roman qui m’intéresse beaucoup. »

Philip Bohlman, professeur à Chicago, dans Shadows in the field, « l’ouvrage qui remplace tous les manuels d’ethnomusicologie » [FP], pose la question du « Fieldwork in the ethnomusicological past ».
Pour étudier d’un point de vue ethnomusicologique, et non du point de vue historique, ce n’est pas aller voir les archives. L’ethnologie, c’est l’ethnologie de la présence, de la co-présence. Le présent ethnologique, c’est un présent de récit.

• Exposition « Great Black Music »
Marc Benaïche, fondateur de Mondomix, est le commissaire de l’exposition "Great Black Music" de la Cité de la Musique.
Emmanuel Parent a dirigé Great Black Music, catalogue de l’exposition, Arles/Paris, Actes Sud-Cité de la Musique, 2014.

Avis de Paola : montre l’aspect globalisant de la « black music », exposition très tournée vers l’industrialisation de la culture « black ». Ce qui est intéressant dans le parcours proposé, c’est qu’on peut essayer divers instruments (dont un que Paola a ramené de Colombie).
Note : dans la boutique, il y a des CD qu’elle a ramenés du terrain, dont le montant des ventes sera reversé intégralement aux musiciens.

Comment une musique, qui s’écoute par les oreilles, peut-être considérée comme « noire » ? Est-ce qu’il existe une musique noire ?

Lecture conseillée par Michel Plisson : De quelle couleur sont les blancs ?

Pendant toute l’exposition, on peut regarder des vidéos, où figurent des personnes « noires ».
FP : Est-ce que Claude François faisait partie des vidéos ?
FP a étudié l’introduction de la musique fonk en France, vue comme musique noire [Vincent SERMET, Musiques soul et funk en France : histoires et cultures des années 1960 à nos jours thèse du doctorat de l’université Marne-la-Vallée sous la direction de Sylvie DALLET, 2006]. Claude François, quand il danse, est noir. Par ailleurs, le premier président américain noir, c’est Bill Clinton selon l’écrivaine Toni Morrisson, The New Yorker, octobre 1998. Être noir, c’est parler à un noir comme à son voisin.

FP : Emmanuel Parent — qui a inspiré l’exposition — est le pur produit du croisement entre l’ethnologie et le jazz.
En France, il est plus compliqué de faire de l’ethnomusicologie du jazz que de l’ethnomusicologie de la musique classique.
Aujourd’hui maître de conférences à Rennes, mais il s’est toujours défendu d’être un spécialiste en ethnomusicologie, il a été recruté sous l’étiquette « ethnomusicologie et musiques populaires », or il connaît davantage les musiques populaires.

Avis d’Anitha Herr : déçue par le contenu de l’exposition. À aucun moment, on ne définit la « black music », on n’explique pas grand chose, l’exposition ressemble à un condensé de vidéos comme sur youtube avec de bien maigres explications... Il y a tout de même deux vitrines réalisées par Philippe Bruguière qui exposent entre autre une partie de la collection de Victor Schoelcher assez incroyable pour le coup !